Très
fort
« N’aie pas peur »
Au cours des
funérailles de la chanteuse Kate McGarrigle,
célébrées lundi dernier, sa soeur Jane a
lu une lettre que lui avait adressée leur père,
Frank McGarrigle, il y a 60 ans. Nous publions une traduction
de cette lettre, qui a beaucoup ému l’assistan
Chère Janie, Comment vas-tu? J’ai très
hâte de te voir. Je pensais que tu allais
m’écrire et me conter tout ce qui se passe.
PHOTO GRAHAM
HUGHES, PC Les
funérailles de Kate McGarrigle, disparue le 18
janvier, ont été
célébrées à la basilique
Notre-Dame le 1er février dernier.
Maman a dit que tu étais arrivée première
le mois dernier. Que j’étais content !
Maman m’a aussi parlé de Mme Page et des
funérailles. Il paraît que tu as de la
difficulté à t’endormir le soir parce que tu
penses à toutes ces choses.
Je peux comprendre, Janie, que tout ce qui est lié
à la mort, ou à l’idée de la mort, soit
terrifiant pour un esprit d’enfant. J’étais comme
ça aussi quand j’étais un petit garçon de
ton âge. Mais je ne savais pas toutes les choses que je
sais maintenant.
J’ai appris depuis que la mort, telle que tu l’imagines,
n’existe pas. Il est vrai que quand Dieu veut rappeler l’un de
nous, il le fait, et notre âme se sépare alors de
notre corps. Une fois que l’âme est partie, l’ancien
corps n’est plus d’aucune utilité et on en dispose en
l’enterrant.
Nous lui
présentons nos respects en organisant de belles
funérailles, et tout le monde s’habille de noir, mais
seulement parce que, pendant un certain temps, ce corps a
été la résidence d’une âme de Dieu.
Alors, si tu es une bonne petite fille, tu n’as pas à
avoir peur que Dieu t’appelle, parce qu’il appellera chacun de
nous au moment qu’Il jugera bon.
Toute la vie, tout ce qui est vivant, Janie, n’est qu’un
enchaînement au cours duquel on naît, on vit un
certain temps et, finalement, on retourne à la Terre
Mère.
Tu vois toutes les fleurs sauvages et les plantes dans les
jardins? Elles meurent à l’automne, et d’autres plantes
naissent au printemps et à l’été des
graines que les plantes mortes ont laissées.
Ne t’en fais donc pas pour des questions comme la mort de
vieilles personnes. Continue à vivre ta vie et à
être aussi bonne que tu sais l’être – sois bonne
avec maman et gentille avec tes petites soeurs et tes amis –
et tu n’auras pas à t’inquiéter au moment
d’aller te coucher le soir… et n’oublie pas de faire tes
prières à ton Ange gardien –, car alors rien,
vraiment rien, ne pourra t’arriver pendant ton sommeil… et
veille à ce qu’Anna et Kitty Kate fassent aussi leurs
prières.
Bon, s’il y a quoi que ce soit qui t’inquiète, tu n’as
qu’à m’écrire et à m’en parler. Je
comprendrai et je t’expliquerai. Avec amour, Papa
La pluie est magnifique -
Stéphane Laporte
Un enfant aime
la pluie. C’est inné en lui. Un enfant peut passer une
journée à jouer avec un boyau d’arrosage. La
pluie, pour lui, c’est un cadeau du ciel. La plus grosse des
fontaines. Ce sont ses parents qui l’obligent à
rentrer. Ce sont ses parents qui le conditionnent à
fuir la pluie. À s’en faire une ennemie.
Il faut que je remette ça encore. L’été
dernier, j’avais pondu une chronique pro-pluie. C’est la
litanie des commentaires négatifs qui m’y avait
poussé. Partout où on allait, on n’entendait que
ça : – Maudite pluie! – C’est un été de
cul! – C’est un temps de chien! – Des vacances de merde! Ma
chronique n’a rien donné. Cet été encore,
la pluie est aussi populaire que Vincent Lacroix. On s’enrage.
On l’insulte. On la conspue. Elle est responsable de tous nos
malheurs.
Tel un séparatiste qui ne se décourage pas et
reprend le bâton du pèlerin pour rallier les gens
à sa cause, je vais une fois de plus tenter de vous
réconcilier avec la pluie. Même si ma cause
semble aussi perdue que celle de Falardeau.
Ce matin, on va faire une thérapie de groupe. On va se
reprogrammer. On va changer notre attitude face à la
pluie. Cessons d’avoir peur. De capoter à la moindre
ondée. On n’est pas fait en chocolat ! Pourtant,
à la première goutte qui tombe, on s’en va se
cacher comme si c’était un missile coréen qui
venait du ciel. C’est de l’eau. Juste de l’eau. Quand il se
met à pleuvoir, les gens dans leur piscine,
déjà mouillés des pieds à la
tête, se dépêchent d’entrer dans leur
maison. Pourquoi? Ils sont déjà dans 10 pieds
d’eau. Et que font-ils une fois à l’abri? Ils s’en vont
prendre leur douche. Absurde.
La pluie n’est pas une catastrophe naturelle. Au contraire,
c’est un bienfait. En Afrique, on danse de joie quand il
pleut. Ici, on déprime. On arrête tout. On se
cache. On hiberne.
Pourtant, on aime l’eau. Quelle est la destination
préférée des Québécois,
l’été ? La mer. Tous les Québécois
rêvent d’aller sur le bord de la mer. Ben la pluie,
c’est la mer qui vient à eux. Au lieu d’être une
mer horizontale, c’est une mer verticale. Le résultat
est le même, ça rafraîchit. Et ça
apaise.
Combien de Québécois font des heures de route
pour voir les chutes du Niagara? Pour observer des tonnes
d’eau descendre d’un rocher, mais quand un orage sévit
devant leur fenêtre, ils ferment les rideaux et
regardent la télé. Décidez-vous !
Aimez-vous ça voir de l’eau ou pas? Quand il pleut sur
toute la ville, c’est pas mal plus gros que les chutes du
Niagara. C’est un effet spécial gigantesque. Quand le
cinéma se met en tête de reproduire une averse,
les cracks d’Hollywood parviennent à créer
l’illusion sur un coin de rue seulement. La nature, elle,
réussit à pleuvoir sur une province, en entier,
en même temps. C’est impressionnant. Prenons le temps de
l’admirer.
Pendant une averse, si les gens sont si pressés
d’entrer chez eux, c’est pour ne pas mouiller leurs
vêtements. Pourquoi ne font-ils pas comme à la
mer? Qu’ils les enlèvent ! Imaginez : si chaque fois
qu’il pleuvait, les gens enfilaient leur maillot de bain et
sortaient dehors, on ne verrait plus la pluie de la même
manière. Je connais une gang de mononcles qui
prieraient pour que l’été soit pluvieux.
Montréal est en manque de touristes. Si toutes les
Montréalaises se promenaient en bikini, les jours de
pluie, les Américains se précipiteraient chez
nous. Le Festival du string attirerait plus que le Jazz et
Juste pour rire ensemble.
Au lieu de tout annuler lorsqu’il pleut, organisons des
activités qui n’auraient lieu que lorsqu’il pleut. En
cas de soleil, vous serez remboursé. Guy
Laliberté, qui s’en va dans l’espace faire un happening
poético-social pour sensibiliser la planète
à l’importance de l’eau, devrait donner l’exemple, en
créant le Cirque de la Pluie. Sans chapiteau. On
jongle, on se contorsionne et on descend d’un foulard sous la
pluie. C’est comme O, mais version nature.
Un enfant aime la pluie. C’est inné en lui. Un enfant
peut passer une journée à jouer avec un boyau
d’arrosage. À se verser de l’eau sur la tête.
À courir à travers les jets. La pluie, pour lui,
c’est un cadeau du ciel. La plus grosse des fontaines. Ce sont
ses parents qui l’obligent à rentrer. Ce sont ses
parents qui le conditionnent à fuir la pluie. À
s’en faire une ennemie. Redevenons enfants. Apprenons à
vivre sous la pluie. À jouer avec elle. À danser
comme Gene Kelly.
Michael Schumacher était un meilleur pilote les jours
de pluie. Qui sait si vous n’êtes pas un meilleur
golfeur, joggeur ou joueur de tennis lorsqu’il pleut ? Pas
besoin de se crémer durant deux heures pour passer une
journée sous la pluie. La pluie ne brûle pas. La
pluie ne fait pas plisser des yeux. La pluie ne donne pas le
cancer. Enlevons nos chapeaux. Si elle fait pousser le gazon,
elle fait peut-être pousser les cheveux. Sait-on jamais?
La pluie a peut-être plein de pouvoirs
thérapeutiques que nous ignorons car jamais nous nous
exposons à elle.
Cessez de dépendre du canal météo. Cessez
de choisir vos activités selon le temps qu’il fait.
Agissez beau temps, mauvais temps. On peut faire un BBQ sous
la pluie. Quand il fait soleil, vous mangez sous le parasol.
Mangez sous le parasol quand il pleut. Ce n’est pas plus
malin. Un parasol, ce n’est rien d’autre que le cousin snob du
parapluie.
Faisons de Montréal la ville des gens heureux
même quand il pleut. Le soleil, il est en nous.
Bonne deuxième semaine de vacances de la construction,
quand même !
Éloge du cool américain -
Stéphane Laporte
Bien
sûr, tous les Américains ne sont pas cool. Mais
ils ont quand même assez de cool pour avoir élu
le cool des cool à leur tête.
C’ est aujourd’hui la fête des Américains. Leur
avez-vous acheté un cadeau? Je sais, pas besoin, ils
ont déjà tout, nos riches voisins. Ce sont les
meilleurs, ce sont les plus fins. On écoute leur
musique, on regarde leurs films, on achète leurs
produits. Ce sont les maîtres du monde! Tout pour nous
rendre jaloux. Au moins, avant, on pouvait dire que leur
président était nono. Ça nous faisait du
bien. Ça nous rassurait sur nous-mêmes. À
quoi ça sert d’être puissant, si c’est pour
être dirigé par un innocent? Vaut mieux
être petit et dirigé par Charest. Ce n’est pas
Churchill, ni Jules César, mais au moins il sait
comment manger un bretzel. Bush était une farce
mondiale. On lui garrochait nos souliers. Il était le
symbole du déclin américain. On les plaignait,
nos riches voisins.
Mais depuis Obama, plus personne ne rit des yankees. En plus
de tout avoir, les Américains ont maintenant la
superstar des chefs d’État. Un orateur de génie,
un homme posé, réfléchi, sportif et
ouvert d’esprit. Obama est l’idole mondiale. On lui
garrocherait nos soutiens-gorge. Il est le symbole de la
grandeur américaine. Ils font chier, nos riches
voisins.
Ma blonde arrête de respirer dès qu’il passe
à la télé. Les Américains sont
passés d’Homer Simpson à Brad Pitt. Du dernier
des cons au premier des bons. Obama a tant de prestance que
tous les autres leaders de la planète ont l’air de
marguilliers de paroisse à côté de lui.
Et savez-vous quelle est la plus grande qualité
d’Obama? C’est la plus grande qualité
américaine. The man is cool. Il est à l’aise
dans toutes les circonstances, comme seul un Américain
sait l’être.
L’avez-vous vu tuer une mouche lors d’une entrevue? Une mouche
tournait autour de lui pendant qu’il répondait aux
questions du journaliste. Il est resté relax. Une
petite tape de la main de rien du tout, la mouche s’est
couchée. Il a souri. Il a montré du doigt
l’insecte sur le plancher pour que la caméra zoom
dessus. Il n’a jamais semblé agacé. Au
contraire, ça l’amusait. C’est ça être
cool, c’est quand tout semble nous amuser un peu. Pas trop.
Juste un peu. Même les dangers, mêmes les
embûches. Même être président des
États-Unis.
Le comble du cool, c’est Bugs Bunny. Le malin lapin n’est
jamais décontenancé. Il a beau avoir un chasseur
armé d’un gros fusil à quelques pouce de lui, il
grignote sa carotte calmement. Ça ne sert à rien
de s’énerver, ça ne l’aidera pas à s’en
tirer.
C’est la plus belle qualité du peuple américain.
Promenez-vous sur les boardwalks d’Old Orchard ou de Wildwood,
un matin de juillet, c’est facile de différencier le
Québécois de l’Américain. Le
Québécois est nerveux, pressé, il se
dépêche de tout visiter comme s’il n’avait pas le
droit d’être là. Il tire sur son speedo qui lui
remonte la bourse. Il angoisse de voir le ciel s’ennuager.
Quand il croise des gens, il accélère le pas
pour rejoindre sa gang. L’Américain déambule
peinard, l’air content. Il prend son temps comme si le
boardwalk lui appartenait. Il est bien dans ses grands
bermudas beiges, les valseuses confortables. Il est heureux
qu’un nuage lui fasse un peu d’ombre. Quand il croise des
gens, il leur dit « Good morning », un grand
sourire aux lèvres.
L’Américain profite de la vie. Le
Québécois essaie que la vie ne profite pas de
lui.
Le cool américain n’est pas le flegme britannique. Dans
le flegme britannique, il y a quelque chose d’aristocratique,
il y a de la distance, de la réserve. L’Anglais est
bien dans sa petite bulle. Dans le cool américain, il y
a quelque chose de démocratique, il y a de la
proximité, de la chaleur. L’Américain est bien
dans sa belle grosse bulle extralarge, avec tout le monde
dedans.
Bien sûr, tous les Américains ne sont pas cool,
ils ont leurs prêcheurs hystériques, leurs
généraux disjonctés, leurs colons
frustrés. Mais ils ont quand même assez de cool
pour avoir élu le cool des cool à leur
tête.
Le gouvernement américain a commis des horreurs: au
Vietnam, en Amérique du Sud, en Irak, et chez lui, on
n’a qu’à se rappeler le traitement des victimes de
Katrina en Louisiane. Mais avec la puissance dont il dispose,
c’est bête à dire, ça pourrait être
bien pire.
C’est la faction cool qui tempère les ardeurs et les
ambitions de cet empire. C’est ce côté bon
enfant, easy going, qui ramène ce géant à
des dimensions humaines.
En ce 233e anniversaire de l’indépendance
américaine, je souhaite aux Américains de garder
leur côté bon enfant encore longtemps. Qu’ils
cherchent toujours à s’amuser, mais jamais à nos
dépens. Que leur soif de profits n’empêche jamais
des enfants de pouvoir boire, de pouvoir vivre. Bref, que les
Américains montrent le chemin de la paix, qui permettra
à tous les peuples de pouvoir être cool à
leur tour.
Si Barack Obama peut se débarrasser du
côté sombre de l’Amérique, comme il se
débarrasse d’une mouche, alors c’est la planète
en entier qui fêtera les États.
Happy birthday, guys ! Que God soit cool avec tout le monde!
Ascenseur et anarchie - STÉPHANE LAPORTE
Avez-vous
déjà donné des s ous à u n pa r t
i politique ? Moi, non. J’ai déjà donné
à la SaintVincent de Paul, à Leucan, à l
’ hôpital Sainte-Justine, à l’hôpital du
Sacré-Coeur, à l a S P C A , au x dominicains,
aux squeegees, mais je n’ai jamais donné au PQ, au P L
Q, au P C , au N P D ou à P r oj e t - Union-Vision
Montréal. Les partis politiques ne m’émeuvent
pas. Un enfant qui raconte sa lutte contre le cancer,
ça vient me c hercher. Stephen Harper qui baragouine
son plan économique, ça me repousse.
La plupart des gens sont comme moi. Ils donneraient des sous
à Vincent Lacroix avant d’en donner aux politiciens. Et
tout le problème est là. C’est le financement
populaire qui est censé permettre aux partis politiques
d’exister. Ce sont des petits dons de dix piastres, vingt
piastres, cent piastres qui sont censés r emplir l eu r
s coffres. Ben oui ! S’ils comptaient vraiment que sur
ça, il n’y aurait pas grand blé d’Inde à
leurs épluchettes.
Imaginez si les partis politiques ne recevaient rien des
entreprises et des lobbys, i maginez s’ils devaient ne
vraiment compter que sur l ’a r gent des quida ms. I l s
devraient alors faire ce que font les organismes qui ne
comptent que sur la générosité de
monsieur et madame Tout-le-monde. Faire comme l ’ é qu
i pe de r i ng uet t e de Chambly ou les scouts de Mascouche.
On verrait Jean Charest sonner aux portes pour vendre le
calendrier des députés libéraux en
bedaine. À Pâques, Gérald Tremblay
tenterait de nous faire acheter ses nids-de-poule en chocolat.
Pauline Marois organiserait des ventes-débarras dans
toutes ses diverses demeures. Mais l e s pol i t i c i ens
n’en sont pas là. Car ils ont des amis qui s’occupent
de faire entrer l’argent.
Qui donne aux partis politiques, si ce n’est pas nous ? Ceux
qui ont une raison de le faire. La nature humaine est ainsi
faite. L’Homme ne donne presque jamais pour don ner. L’ Homme
don ne pour recevoir plus tard. Une ville, une province ou un
pays, ce n’est qu’un grand i mmeuble, où les gens de
pouvoir se renvoient l’ascenseur, pendant que le peuple
emprunte l’escalier.
Je te donne tant, et si tu es élu, tu penseras à
moi. Je t’offre ce contrat, mais lors des élec t ions,
j ’at t ends t a contribution. De toute façon, les
routes, il faut bien payer quelqu’un pour les aphalter, aussi
bien que ce soit quelqu’un qui remplit à la fois le
trou dans la rue et la caisse du parti. Tout le monde est
content. L’entrepreneur a son gros contrat. Le parti a des
sous. Le citoyen roule sur du bel asphalte neuf. Et un citoyen
qui roule sur du bel asphalte neuf est un citoyen heureux. Que
des gens aient ra massé des petits 3 % au pa s s a ge,
pou r e n a r r i ver là, qu’est-ce que ça
change à sa vie ?
Nous s ommes
t ous des Gérald Tremblay : on ne le sait pas vraiment,
on s’en doute mais on ne veut pas le savoir. Des naïfs
par choix. Des innocents au courant.
Aucun politicien ne prend le pouvoir sans prendre l’ascenseur.
Même saint Obama a eu besoi n de plusieu r s millions de
dollars pour se rendre à l’étage du bureau
Ovale. Et ce, même si toutes les filles qui le trouvent
beau lui ont envoyé 20 piastres, ce n’était pas
assez pour devenir président des États-Unis. Il
a fallut d’autres contributions moins romantiques. Tous ces
donateurs étaient-ils dénués d’i
ntérêts ? Sûrement pas. Son ascension
doit-elle être aussi celle de ceux qui l’ont aidé
à monter? Sûrement.
Pol i t i c i ens e t ent r e pre - neu r s s e g r a t t e nt
l e dos depuis toujours, sa ns que ça nous
démange vraiment. On est désabusé.
J’avais 12 a ns quand j ’a i vu le f i l m Réjeanne
Padovani de Denys Arca nd. J ’a i découvert le
côté croche de la politique. Ça m’a
révolté. Puis je m’en suis remis. Avant les
polit i c iens éta ient mes héros. Depuis, je
sais que les héros n’existent pas. Le Watergate, l ’ I
ra ngate, le scandale des c ommandites. . . On di r a i t
qu’il suffit de fouiller pour t rouver. La corruption est pa r
t out. Autant da ns une a s s o c i a t i o n de pé t a
nque qu’au Vatican.
La corruption est comme la poussière. C’est la
saleté qui vient avec l’action. De temps en t emps, il
f aut fa i re le ménage. On sait en enlevant la
poussière qu’elle va revenir. Que tout sera à
recommencer. Mais il faut l’enlever quand même. Parce
que la crasse finit par tout enrayer. Par tout paralyser.
Définition de l’a narchie : état de
désordre dans lequel se trouve une collectivité
ou un État, par suite de la carence ou de la faiblesse
du pouvoir politique. C’est Léo Ferré qui serait
fier de Montréal en ce moment. Le festival de
l’Anarchie ne cesse d’ajouter des supplémentaires.
I l est temps de casser le part y. Et de tout nettoyer. Pou r
r e t r ouver au moi ns durant quelques i nsta nts, cette for
midable sensation qui nous envahit lorsqu’on réalise
enfin que ça sent bon dans la maison.
Un petit pas - Stéphane
Laporte
« Un
petit pas pour l’homme, un bond de géant pour
l’humanité. » Wow! Pour moi, c’est une
révélation. Je viens de saisir le pouvoir des
mots.
Il est 20h, il faut rentrer. Tous nos matchs de baseball dans
la ruelle se terminent à 20h. Fini, pas fini, c’est
ainsi. Un règlement émis par nos mères.
Je monte l’escalier et je m’en vais prendre mon bain. Puis je
mets mon pyjama. Normalement, j’irais me coucher. Pas ce soir.
Ce soir, c’est Noël en juillet: l’homme va marcher sur la
Lune.
PHOTO ARCHIVES NASA
Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et
Edwin Aldrin plantent le drapeau américain sur la
Lune.
Toute la famille est devant la télévision. Mon
père, ma mère, mon frère de 15 ans, ma
soeur de 12 ans, moi et mes 8 ans. Mon frère a
installé devant lui la grosse recherche qu’il a faite
sur la NASA. Il n’a pas fait ça pour l’école. Il
a fait ça pour lui. Un gros dossier d’une centaine de
pages à trois trous sur la conquête spatiale.
Moi, j’ai apporté mon Tintin On a marché sur la
lune. Au cas, si jamais le film est moins bon que le livre. Ma
soeur a préparé un punch exprès pour la
soirée avec du ginger ale et du jus de fruit. C’est la
première fois que je bois du punch. C’est bon.
Personne ne parle. Dans le salon, il règne un silence
solennel. Presque funéraire. Comme lorsqu’on regarde un
funambule marcher sur un fil de fer. On retient son souffle.
On l’admire tout en craignant le pire. Ce n’est pas comme une
finale de hockey ou les Jeux olympiques. Ce n’est pas un jeu.
C’est sérieux. C’est l’évolution. La grande
marche de l’Histoire qui vient d’atteindre un nouveau plateau.
Nous sommes captivés, les yeux rivés sur notre
vieil Electrohome. Jamais notre téléviseur noir
et blanc n’a eu l’air aussi dépassé. Il y a un
tel décalage entre ce vieux meuble des années 50
et les images qu’il nous montre ! Comme si le monde avait
progressé trop vite. La veille, on regardait un film de
Fernandel à la télé, et ce soir, on
regarde l’homme sur la Lune. L’instant d’une nuit, les
habitants de la planète Terre ne sont plus en 1969, ils
sont en 2001, l’odyssée de l’espace.
La porte du LEM vient de s’ouvrir. L’astronaute Armstrong en
descend. J’imaginais une sortie triomphante. Comme lorsque les
présidents, le pape ou les Beatles sortent d’un jet. De
face, sourire aux lèvres, ils envoient la main et
descendent l’escalier comme Shirley MacLaine dans une
comédie musicale. Ben non! Armstrong descend de dos.
Comme on descend dans une piscine quand on a peur de l’eau.
C’est pas Hollywood. C’est la réalité. Faut
surtout pas tomber.
Son pied se pose au sol. Il rebondit et dit: « Un petit
pas pour l’homme, un bond de géant pour
l’humanité. » Wow! Cette phrase, tout le monde va
en parler. Tout le monde va la répéter sans
cesse durant tout l’été. Elle fait la une des
journaux, la manchette des bulletins d’information. Pour moi,
c’est une révélation. Je viens de saisir le
pouvoir des mots. Comment une toute petite phrase peut
contenir le rêve et le travail de milliers d’humains.
Sans ces mots,
on était témoin d’une grosse botte qui foulait
de la poussière. Sans ces mots, ce n’était qu’un
petit pas. Grâce à ces mots, c’est un bond de
géant.
Cette phrase de Neil Armstrong a changé ma vie. Cette
phrase de Neil Armstrong m’a donné le goût
d’écrire. De saisir la vie, ses joies, ses peines, ses
triomphes et ses défaites avec des mots. De rendre le
classer ses images. Pour leur donner un sens.
Mon père hoche la tête en disant: «
Ça s’peut-tu? » Il va le dire au moins trois fois
durant la soirée. Sans jamais s’expliquer. On ne sait
pas s’il dit « ça s’peuttu » comme dans:
« C’est incroyable, c’est formidable! L’homme vient
d’accomplir quelque chose de surhumain. » Ou «
ça s’peut-tu » comme dans: « Ça
s’peut-tu, dépenser des millions pour mettre le pied
sur un terrain vague plein de trous pendant que des enfants
meurent de faim! » Ou « ça s’peut-tu
» comme dans: « C’est impossible, c’est une
arnaque, tout ça est fabriqué en studio! »
Si je me fie au regard triste qui accompagne son commentaire,
je pense qu’il veut dire: « Ça s’peut-tu qu’on en
soit rendu là? » Mon père se sent
dépassé; autant que sa vieille
télé.
Le monde vient de changer d’angle. Depuis la
préhistoire, les hommes lèvent la tête
pour regarder les temps inoubliable. Pour plusieurs, l’homme
sur la Lune est un exploit scientifique; pour moi, c’est un
exploit littéraire.
Plus que le drapeau américain, plus que le paysage
lunaire, plus que les petits sauts des astronautes, ce qui
passera à l’histoire, c’est: « Un petit pas pour
l’homme, un bond de géant pour l’humanité.
» La mémoire a besoin des mots pour astres. Ce
soir, pour la première fois, deux hommes sur un astre
lèvent la tête pour regarder la Terre. Et du coup
ce sont tous les points de vue qui changent.
C’est fini. Armstrong et Aldrin sont retournés se
reposer dans le LEM. Dans sept heures, ils iront rejoindre
Collins dans la capsule. Sur Terre aussi, c’est l’heure
d’aller se coucher. Quelle drôle de nuit! J’ai beau
avoir 8 ans, je sais déjà que je vais m’en
souvenir encore dans 40 ans. Je n’ai pas sommeil. Mon
frère a caché une radio sous ses draps, il
continue d’écouter les reportages. Je m’étire le
cou vers la fenêtre. J’essaie de trouver la Lune, mais
je ne la vois pas. L’homme vient de la décrocher. Alors
je regarde mes pieds. Un petit pas pour l’homme...
Dorénavant, tout est possible. La Lune est à nos
pieds.
Opposition double -
STÉPHANE LAPORTE
Ceux qui
crient au scandale s’égosillent pour rien. L’idylle
Normandeau-Bonnardel ne fera qu’augmenter la popularité
des tourtereaux. Parce qu’on aime ça des amoureux.
Un homme et une femme... Ba, da, ba, da, da, ba, da, ba, da...
Un adéquiste et une libérale... Ba, da, ba, da,
da, ba, da, ba, da... La vice-première ministre
Nathalie Normandeau et le député
adéquiste François Bonnardel sont en amour.
Selon Pauline Marois, cela soulève un problème
d’éthique. Franchement ! L’amour ne soulève
jamais de problème. L’amour ne soulève que les
pantalons et les jupes.
La chef des souverainistes craint que cette romance
réduise les ardeurs de l’ADQ à l’égard du
gouvernement. Elle assure que le PQ fera preuve d’une
vigilance accrue durant les prochains jours. Vigilance accrue?
Quoi, ils vont poser des caméras aux domiciles de la
ministre et du député ? Du coup, on va avoir
droit à une nouvelle
téléréalité: Opposition double. Si
un des deux lofteurs révèle des secrets de son
parti, il est mis en danger. Non mais, peut-on vivre et
laisser vivre?
Quoi de plus normal que des députés aient des
rapprochements. Ils passent tellement de temps ensemble. Et
quand on y pense bien, une ministre du gouvernement a beaucoup
plus de chances de craquer pour un député de
l’opposition, et vice versa: ils sont face à face.
Surtout Nathalie Normandeau, elle est assise dans la
première rangée, à côté de
Jean Charest. Tous ses confrères libéraux sont
dans son dos. Difficile de leur faire de l’oeil. Elle passe
ses journées à regarder les membres de
l’opposition. C’est normal qu’un jour ou l’autre, un membre
retienne son attention. Surtout que le beau François
Bonnardel est le whip de l’ADQ. Whip, ça veut dire
fouet en français, de quoi donner des idées...
Entre vous et moi, une libérale et un adéquiste,
ça se ressemble pas mal. On n’est pas ben ben surpris
que Cupidon les réunisse. Rien pour écrire
à Louise Deschâtelets. On ne dit pas: comment
deux êtres que tout oppose peuvent-ils s’aimer ?
Aïe, c’est toute la même gang. Les trois principaux
partis à Québec sont issus de la même
fesse. René Lévesque a quitté le Parti
libéral pour fonder le PQ. Mario Dumont a quitté
le Parti libéral pour fonder l’ADQ. On est loin des
rivalités ancestrales. Ce n’est pas comme si Golda
Meir, la première ministre d’Israël, avait
été follement amoureuse de Yasser Arafat, le
chef des Palestiniens. On se calme! Une libérale et un
adéquiste, pis après ? Même combat.
Pour faire
taire les vierges offensées, le petit couple a promis
de ne pas parler politique pendant leurs rencontres. Come on!
souper. C’est sûr qu’ils jasent un peu de politique. Et
tant mieux. Ça peut juste être bon de dialoguer
avec quelqu’un qui ne partage pas (tout à fait) les
mêmes opinions.
On devrait même encourager les relations
extra-partisanes. Ça ouvre les esprits. Si le ministre
du Patrimoine James Moore sortait avec la
députée bloquiste Monique Guay, il serait
sûrement plus au fait de la culture
québécoise. Si l’ex-ministre Monique
Jérôme-Forget avait eu une relation torride avec
le député de Québec solidaire, Amir
Khadir, elle aurait peutêtre lâché sa
sacoche un peu, et le gouvernement aurait aidé autant
les pauvres que les On vous aime bien, mais ne nous prenez pas
pour des valises. C’est comme si Bob Gainey avait une idylle
avec Ron Fournier et qu’ils nous promettaient de ne pas parler
de hockey. On est passionné ou on ne l’est pas. De quoi
se parlent-ils, s’ils ne peuvent pas se raconter leurs
journées? Je comprends qu’ils en sont encore aux
premiers mois de leur aventure et qu’au début, on
soupire plus que l’on parle, mais à un moment
donné, il faut bien s’arrêter pour grosses
compagnies. Échangez, échangez, il en restera
toujours quelque chose.
Ceux qui crient au scandale s’égosillent pour rien.
L’idylle Normandeau-Bonnardel ne fera qu’augmenter la
popularité des tourtereaux. Parce qu’on aime ça
des amoureux. François Bonnardel, le Roméo de la
politique, pourrait même en profiter pour lancer un
album de chansons romantiques. Je le verrais très bien
chanter à sa douce: Une chance qu’on s’A... DQ Quand on
n’a que l’amour (et 6 députés) Fais-moi une
place (de l’autre bord) I’d Do Anything for Love (But I Won’t
Vote for That)
En terminant, je dois avouer qu’en grattant fort, on finit
tout de même par trouver une situation
problématique découlant de cette relation
sentimentale. Très problématique. Ne souhaitons
pas de malheur au PM, mais admettons qu’il lui en arrive un,
en sa qualité de vice-première ministre, Madame
Normandeau deviendrait première ministre du
Québec. Et donc François Bonnardel serait la
première dame. . . plutôt l e premier conjoint du
Québec. Les voyezvou s faire c a mpa g ne main dans la
main, mais chacun pour son parti ? Diplomat iquement , ce
serait tout un précédent que le couple
d’État ne soit pas du même bord. Mais au moins,
ça permettrait à un membre de l’ADQ de pouvoir
rencontrer Nicolas Sarkozy sans devoir faire le pied de grue
devant son bureau durant une semaine. Han, mon Mario ? !
Je souhaite plein de bonheur aux deux amoureux. Merci de nous
avoir rappelé cette semaine que les politiciens sont
aussi des êtres humains. On l’oublie trop souvent.
Un
cochon nous écrit - STÉPHANE LAPORTE
Pourquoi nous?
Que vous a-t-on fait? Les ours, les loups, les requins ont
dévoré vos semblables, pourtant vous les
respectez. Nous, on couine dans notre petit coin, tout roses,
tout innocents, tout coquets avec la queue frisée, et
vous nous accusez de tout ce qu’il y a d’immonde dans le monde.
Gratuitement. Sans fondement.
Chers humains, Comme ça, vous avez décidé
que la grippe porcine s’appellerait dorénavant la grippe
A (H1N1). Vous ne voulez pas que ce virus entache la
réputation du porc. Depuis quand la réputation du
porc est-elle une de vos préoccupations ? Ça fait
des siècles que vous salissez notre nom.
Y mange comme un cochon! Y est sale comme un cochon! C’est un
vieux cochon! C’est une cochonne! Y a une tête de cochon!
Y joue cochon! Si on se fie à vos expressions, je suis un
goinfre malpropre, pervers, obsédé, têtu et
brutal.
Je vous dis que ce n’est pas facile de pogner dans un site de
rencontres avec une telle description!
Pourtant, je n’ai jamais vu un cochon vider un buffet à
volonté. Jamais vu un cochon entrer chez Parée.
Jamais vu un cochon jouer comme Sean Avery. Quand on cherche
bien, le seul animal qui est à la fois goinfre,
malpropre, pervers, obsédé, têtu et brutal,
c’est vous.
Mais vous préférez tout mettre sur notre dos de
cochon. Vous vous servez des autres noms d’animaux comme petits
mots d’amour : mon minou, mon pitou, ma biche, ma perruche.
Susurrez « ma truie » dans les oreilles de votre
douce, et vous allez recevoir un coup dans les parties. Un coup
de cochon.
Pourquoi nous ? Que vous a-ton fait ? Les ours, les loups, les
requins ont dévoré vos semblables, pourtant vous
les respectez. Nous, on couine dans notre petit coin, tout
roses, tout innocents, tout coquets avec la queue frisée,
et vous nous accusez de tout ce qu’il y a d’immonde dans le
monde. Gratuitement. Sans fondement.
Puis voilà que, pour une fois, on vous fait quelque
chose. On vous refile la grippe. Une vraie. Une solide. Qui rend
malade comme un cochon. Pas une grippe d’homme, une grippe
porcine. Parce que votre grippe, même si vous l’appelez A
(H1N1), elle ne vient pas des léopards, elle vient des
porcs, de notre nez écrasé à gros trous,
mais vous ne voulez pas lui donner notre nom. Soudainement, vous
voulez ménager notre sensibilité. C’est trop
d’égards.
Alors pourquoi ne ditesvous pas: y mange comme un A ( H1N1), y
est sale comme un A ( H1N1), c’est un vieux A (H1N1), c’est une
A (H1N1), y a une tête de A (H1N1)?
Parce que notre réputation, vous vous en balancez. Tout
ce qui compte, c’est votre cash. Et l’appellation « grippe
porcine » est néfaste pour la vente de la viande de
porc. Alors vous faites défiler des scientifiques pour
expliquer que la grippe porcine ne vient pas vraiment des porcs.
Ben non! Ça vient des courants d’air dans la maison.
Appeler une
grippe une grippe A, c’est comme appeler un chien Fido. Il y a
des centaines de grippe A! Ça ne dit rien. Mais ça
ne fait pas perdre d’argent. Parce qu’il ne faudrait surtout pas
que les gens arrêtent de nous manger. On nous bouffe
tellement. Les animaux les plus mangés sur la
planète, ce ne sont pas les grenouilles ou les cailles,
ce sont les porcs. Vous nous mangez comme des cochons.
On produit près d’un milliard de porcs par année.
Un milliard. Ça fait beaucoup de bacon.
Ça ne vous est jamais venu à l’esprit que toutes
ces maladies qui s’échangent de bêtes à
humains viennent des conditions exécrables
d’élevage? De cette surproduction qui n’a plus rien de
naturel? C’est le Dr Frankenstein qui s’occupe de ce que vous
mangez. Alors ne soyez pas surpris de tousser jaune et d’avoir
des boutons fluo. La vache folle, la grippe aviaire et la grippe
porcine, c’est la vengeance des animaux maltraités.
Voilà pourquoi, au nom de tous les cochons du monde, je
réclame la paternité de la grippe qui vous fait
tant paniquer actuellement, comme les mouvements terroristes
réclament la paternité de leurs attentats.
C’est la grippe porcine. Pas besoin de lui donner un code
postal. Ce n’est pas la grippe A (H1N1). C’est la grippe porcine
qui sévit présentement. Nous insistons.
Cochons de tous les pays, unissez-vous ! Affirmons-nous avant de
finir en brochette. Pour une fois, tenons-nous debout.
Et peut-êt re que, un jour, une grande partie des humains
se rendront compte qu’ils sont aussi manipulés que nous.
Qu’ils sont des cochons comme nous. Des cochons de payants.
Sur ce, aidé de ma queue en tire-bouchon, je m’ouvre une
bonne bouteille et je bois à votre santé. Avant de
retourner me moucher.
Signé : un cochon qui fait du boudin.
Comment
va ta mère? - STÉPHANE LAPORTE
Je sais
bien, maman, que ça te fait de la peine de penser que
tu n’en feras peut-être plus autant qu’avant. Que tu
ne pourras plus autant impressionner la galerie. Que je ne
pourrai pas raconter autant tes exploits. Mais ce n’est pas
ce que tu fais que j’admire, qu’on admire, c’est qui tu es.
Tous mes amis aiment ma mère. Tous mes amis aiment ma
mère encore plus qu’ils m’aiment. Et je les
comprends. Ma mère est beaucoup plus aimable que moi.
Elle est toute petite, mais ses yeux sont tellement grands
qu’on y voit son coeur encore plus grand. Dès qu’on
est à côté d’elle, on sourit. On est
heureux. On trouve que la vie est belle. Aussi belle
qu’elle. Ma mère respire la joie de vivre. Elle fait
du bien. En étant là, tout simplement.
Vendredi, fin d’après-midi, j’assiste aux auditions
pour l’émission Le Banquier, dans un studio de TVA.
Entre deux candidats, le réalisateur, Daniel
Rancourt, me glisse à l’oreille: « Comment va
ta mère? »
Il ne la connaît pas beaucoup. Il l’a vue une seule
fois, je crois. C’était à une fête
après le gala Metrostar, en 2002. Mais il s’en
souvient. Parce que ma mère est inoubliable.
Je m’apprête à répondre à Daniel
ce que je réponds tout le temps aux amis qui
s’informent demamaman: « Ma mère va bien, elle
ne change pas. Toujours aussi passionnée de tout.
Elle suit ses cours de taï chi, d’aquaforme, de
peinture japonaise, elle va au musée, à l’OSM,
à Ex-Centris. Elle lit six bouquins à la fois.
Elle va à l’église tous les jours. Elle marche
de Notre-Damede-Grâce à l’église
Notre-Dame, dans le Vieux-Montréal. Et s’arrête
à l’hôtel Sofitel prendre un petit remontant.
Cet été, elle retourne en voyage avec ma
soeur, en France ou en Italie. Mamère est plus en
forme que moi. » Et là, Daniel m’aurait
demandé: « Quel âge a-t-elle,
déjà? » Je lui aurais dit: « 86
ans à la fin dumois. » Et il aurait
hoché la tête en répétant:
« 86 ans, wow! » Et ça lui aurait fait du
bien.
Ça doit être pour ça quemes amis me
demandent si souvent des nouvelles de ma maman. Ça
les réconcilie avec le temps. Celui qui passe trop
vite. Ils espèrent tous vieillir comme elle. En
allant encore plus vite que le temps. En lui poussant dans
le dos, au temps. En l’étirant. Ils ne me demandent
pas quel est son secret. Ils la connaissent, alors ils le
savent. Ma mère s’intéresse à tout. Des
hibiscus aux étoiles. De Jean D’Ormesson à
Céline Dion. Elle aime tout. Tout ce qui est vrai.
Elle aime les gens et ce qu’ils font.
Je m’apprête donc à répondre à
Daniel ce que je réponds tout le temps, mais je
m’arrête. Car, pour la première fois de sa vie,
ma mère ne va pas comme ça. Elle va
plutôt comme ci. Alors je dis: « Ma mère
a eu de petits ennuis de santé après les
Fêtes. On lui a diagnostiqué de l’insuffisance
rénale. Elle s’est fait poser un cathéter la
semaine dernière. Elle devrait commencer la dialyse
d’ici un mois. »
Je me sens
bizarre. C’est la première fois que je parle de ma
mère et que c’est aussi normal et plate que
ça. Des bobos de personne âgée comme en
ont toutes les personnes âgées. Il fallait bien
que ça lui arrive un jour. Mais c’est fou,
j’étais certain que ça ne lui arriverait
jamais. Je me voyais, moi, au centre d’accueil, tout vieux,
tout chauve, tout édenté, une
infirmière me criant à l’oreille: «
Comment va votre mère, monsieur Laporte?
– Mamère? Elle est en train d’escalader l’Everest.
J’ai hâte qu’elle descende me voir. »
On pourrait croire que le temps a finalement rattrapé
ma maman. Lui aussi a le goût d’être avec elle
un peu. On le comprend. Mais il n’en est rien. Car
même si, dialyse oblige, ma mère va courir un
peu moins, dans sa tête, ça ira toujours aussi
vite. Entre ses journaux, ses livres, son Scrabble, sa
peinture, ses plantes, Des racines et des ailes, le Grand
Prix de F1, les bons soins de ma soeur, les visites de
toutes ses amies, ses petites sorties plus courtes, le temps
va passer par là. Et elle va réussir à
le semer, j’en suis certain, quelque part dans la maison.
Je sais bien, maman, que ça te fait de la peine de
penser que tu n’en feras peut-être plus autant
qu’avant. Que tu ne pourras plus autant impressionner la
galerie. Que je ne pourrai pas raconter autant tes exploits.
Mais ce n’est pas ce que tu fais que j’admire, qu’on admire,
c’est qui tu es. On trouvait ça drôle, tes
grandes marches de cinq heures. Mais ce qu’on aimait le
plus, c’est quand tu étais à côté
de nous. Parce qu’en étant juste à
côté de toi, on se sent loin. On se sent en
voyage. Dans un autre monde. Dans un monde meilleur.
Daniel m’a dit: « Je suis certain que ça va
bien aller pour ta mère.» Et il a souri.
Tendrement. Et j’ai tout compris. Ce n’est pas la liste de
toutes les activités de ma mère qui fait du
bien à mes amis quand je leur donne de ses nouvelles.
C’est tout simplement le fait d’entendre parler d’elle.
Parce que remonte à leur coeur le souvenir d’une
personne bonne, d’une personne vraie. Et ça les
réconcilie avec la nature humaine.
Bonne fête des Mères, maman!
De la part de ton petit gars et de tous ses amis qui pensent
à toi. Etbonne fête à toutes les mamans
qui font du bien. Laissez-nous, aujourd’hui, vous en faire
un peu.
Conduisez-vous mieux qu’un enfant de 7
ans? - Stéphane Laporte
À
quoi ça sert de faire une connerie si personne ne
le sait? La culpabilité se vit beaucoup mieux quand
elle est partagée. Le problème avec
l’internet, c’est que ça se partage avec tout le
monde.
Vous avez vu la vidéo du petit enfant de 7 ans qui
conduit une Honda sur une route de la CôteNord, avec
le père qui le filme en riant et toute la famille
assise en arrière qui ne semble pas être
certaine si c’est drôle ou pas? Tout ça
pendant qu’il pleut et que les essuie-glaces se font
aller. C’est fou, han? Comment peut-on laisser un enfant
de 7 ans faire ça? Quoique... Si j’avais
été à bord du véhicule et que
j’avais eu à choisir entre me faire conduire par le
père inconscient ou l’enfant de 7 ans, pas
sûr que j’aurais choisi le plus vieux des deux.
C’est que le petit cul a l’air pas mal plus sérieux
que son père. Et plus prudent, aussi. Il y a un
moment où le papa dit à son fils: «
Fais un beau sourire à la caméra! » Le
petit gars ne le fait pas. Il sait bien que lorsqu’on
conduit, on garde les deux yeux rivés sur la route,
on ne fait pas des tatas à son papa.
Un père qui agit ainsi manque dramatiquement de
jugement. Mais mettez-le au volant, il aura toujours le
même jugement défaillant. Ce n’est
guère plus rassurant. Voir un enfant de 7 ans au
volant, c’est épeurant. Mais il y a plein d’adultes
au volant encore plus épeurants. Ce n’est pas parce
que tes pieds rejoignent les pédales que tu te sers
plus de ta tête.
Si l’émission Conduisez-vous mieux qu’un enfant de
7 ans? existait, il y aurait plein de grandes personnes
qui échoueraient au test. Vous connaissez Are You
Smarter Than a 5th Grader? Au Québec, ça
s’intitule Êtes-vous plus brillant que Charles
Lafortune? On y constate souvent que les
élèves en cinquième année sont
plus intelligents que les concurrents adultes. Normal,
l’intelligence n’est pas quelque chose qui arrive en
même temps que le droit d’acheter une caisse de
bière. On n’entre pas au dépanneur à
18 ans en disant : « Donnez-moi donc une caisse de
Bud pis une caisse d’intelligence. » Si on
était épais à 7 ans, il y a bien des
chances qu’on le soit encore à 70 ans. Mais si on
est intelligent à 7 ans, on est assurément
plus intelligent que l’ancien enfant épais devenu
adulte. Vous comprenez? Non? Demandez à votre
enfant de vous l’expliquer.
Quand on se promène sur les routes du
Québec, force est de constater que si tous les
enfants de 7 ans conduisaient à la place de leurs
parents, ça pourrait difficilement être pire.
On roule à 200 km/h sur la voie de droite, on
n’avance pas sur la voie de gauche, on dépasse dans
les courbes, on tourne à gauche sur les rouges.
En
regardant les images du petit enfant de 7 ans, les deux
mains sur le volant, je ne pouvais m’empêcher de
penser à Jean Charest. Le premier ministre du
Québec n’a cessé de répéter
durant la dernière campagne électorale qu’il
fallait élire un gouvernement libéral
majoritaire pour qu’il puisse avoir les deux mains sur le
volant. Le petit gars est l’incarnation de Jean Charest.
Il a les deux mains sur le volant, il fait de son mieux
mais le char est beaucoup trop gros pour lui, il voit
à peine la route et il ne sait pas trop où
il s’en va. Et le peuple québécois est comme
son papa, on le laisse faire, aussi longtemps qu’il ne
prendra pas le clos.
Maintenant, voulez-vous bien me dire pourquoi tous les
gens qui font des conneries s’empressent d’aller les
mettre sur YouTube? Avant, quand on faisait une connerie,
on se cachait. On faisait ça dans un coin, à
l’insu de tous. Maintenant, on veut partager ça
avec la planète. Venez admirer ma connerie! J’ai
fait chauffer mon gars de 7 ans. Envoye sur YouTube! J’ai
photocopié les fesses de la secrétaire au
party de bureau. Envoye sur YouTube! J’ai fait du car
surfing avec mes amis. Envoye sur YouTube! Hello??? C’est
quoi cette envie de tout entuber? C’est parce que tout le
monde a accès à YouTube: la police, votre
épouse, vos parents, et tous les innocents qui vont
vous niaiser pour le reste de votre vie.
Je crois comprendre le phénomène. YouTube a
remplacé le confessionnal. Avant, quand on faisait
un péché – c’est comme ça qu’on
appelait les conneries – on pouvait le raconter à
quelqu’un. Au curé. Il nous punissait, mais pendant
les quelques minutes que durait notre aveu, on voyait bien
dans son petit oeil, malgré le grillage, que
ça l’excitait. Qu’il aurait aimé être
à notre place. Et du coup, on était un peu
fier de notre coup. Ça nous allégeait
l’esprit. Et réciter la prière nous faisait
du bien.
À quoi ça sert de faire une connerie si
personne ne le sait? La culpabilité se vit beaucoup
mieux quand elle est partagée. Le secret ne reste
pas dans le confessionnal. Il est repris par tous et
chacun. Mais au fond, c’est un peu ce que l’on veut.
Raconter notre connerie et en payer le prix. L’opinion
publique a remplacé le curé. On fait un
péché, on le montre sur YouTube, et
l’opinion publique choisit notre pénitence. Quand
c’est un peu con, l’opinion publique trouve ça
drôle. Quand c’est trop con, l’opinion publique nous
fait la leçon.
On expie sa faute et on recommence. C’est la nature de
l’homme. C’est plus fort que nous. C’est comme regarder
Call TV.
Le dimanche sans Grand Prix -
STÉPHANE LAPORTE
Une ville
doit miser beaucoup plus sur ses installations permanentes
que sur ses activités ponctuelles. Elle doit faire
en sorte d’être un endroit excitant et
agréable pour ceux qui y sont tout le temps. Si
elle le devient, les touristes y viendront à leur
tour.
Habituellement, ce dimanche-ci, à la une de votre
journal préféré, il y a une grande
photo d’un pilote de Formule 1 avec un pétard de
mannequin à ses côtés, et le gros
titre dit: « Les F1, reines de Montréal
». Il y a aussi un cahier spécial d’au moins
12 pages sur le sujet. Il est impossible d’allumer la
télé ou la radio sans entendre Christian
Tortora nous raconter les dernières frasques de
Tonton Bernie. Il y a plein de belles personnes riches et
de belles voitures de riches dans l’ouest de la ville. Un
gros party chez Guy Laliberté où tout le
monde s’envoie en l’air avec sa petite fusée.
Montréal est jet-set. Montréal a la
fièvre. Montréal est le centre du monde.
Aujourd’hui, il n’y a rien de tout ça. À la
une de votre journal préféré, il doit
y avoir un cycliste avec à ses côtés
un bénévole chauve, et le gros titre doit
être : « Les vélos congestionnent
Montréal ». Pas de cahier spécial, si
ce n’est la circulaire de Brault& Martineau. Quand on
allume la télé, des reprises, et à la
radio on parle encore du Canadien. Dans l’ouest de la
ville, il y a des belles personnes mais elles ne sont pas
nécessairement riches et, si elles sont riches,
elles ne sont pas nécessairement belles. Elles ont
des belles voitures, mais à crédit. Business
as usual, comme on dit dans l’ouest. Pas de party chez Guy
Laliberté, il est trop occupé à
s’entraîner à manger tout en flottant.
Montréal est nid-de-poule. Montréa l a des a
l l ergies . Montréal est le centre du
Québec. Non, ce n’est pas vrai, c’est
Drummondville. Montréal est le centre du Grand
Montréal. Voilà. C’est ça.
Et savez-vous quel est le pire ? C’est que c’est ben
correct de même. Quand on nous a annoncé que
le cirque de la F1 n’arrêtait pas dans notre ville,
on s’est ouvert les veines. On a crié au meurtre,
au feu! Montréal allait s’écrouler. Les rues
Peel et Crescent n’allaient jamais s’en remettre.
Voilà que le cirque n’est pas là, et on
survit. Même qu’on avait presque oublié. Les
absents ont toujours tort. Pas de F1, il reste le chalet,
les centres commerciaux, les spectacles, le cinéma,
le jardinage, les musées, le vélo, le
camping, l’observation des oiseaux, le barbecue, le
Monopoly...
Lundi va arriver et on n’aura pas eu le temps de voir
passer le week-end, comme toujours. Rien n’arrête la
Terre de tourner et une ville de battre. La nature a
horreur du vide. Il y a toujours quelque chose pour le
combler.
On se remet de tout. Même de la plus grande peine
d’amour avec la plus belle et la plus riche des filles.
Alors imaginez, ce n’est pas la disparition d’un weekend
de voitures chromées qui va miner la population.
Regardez les Montréalais, en ce dimanche nuageux,
ils ont la même bouille que d’habitude.
C’est
Istanbul, ce matin, qui se croit le centre du monde. Ben
quin! Comme nous l’année dernière, ils se
disent que c’est chez eux que ça se passe. Ce
qu’Istanbul ne réalise pas, c’est que les autres
villes se foutent de ce qui se passe à Istanbul.
Parce que les autres villes ne se préoccupent que
d’elles-mêmes. Comme leurs citoyens. Au fond, tout
se passe toujours partout. À part quelques millions
de voyageurs, les milliards d’humains s’arrangent
où ils sont avec ce qu’ils ont. C’est ben beau, le
Grand Prix de Montréal ou d’Istanbul, mais le gars
de Flin Flon ou de Pointe-à-Pitre s’en moque. Il
n’y est pas.
C’est pour ça qu’une ville doit miser beaucoup plus
sur ses installations permanentes que sur ses
activités ponctuelles. Elle doit faire en sorte
d’être un endroit excitant et agréable pour
ceux qui y sont tout le temps. Si elle le devient, les
touristes y viendront à leur tour.
Attendez-vous le fest ival Juste pour se marrer pour aller
à Paris? Non, il n’y en a pas. Attendez-vous le
Grand Prix de New York pour aller à New York? Non,
il n’y en a pas. Vous allez à Paris parce qu’il y a
toujours de bons restaurants, de bons spectacles, de beaux
magasins, une belle architecture, une belle ville. Idem
pour la Grosse Pomme.
Les commerces de Montréal, au lieu de se plaindre
parce qu’ils perdent de l’argent durant un week-end,
qu’ils se forcent donc pour être de meilleurs
restaurants, de meilleurs magasins, de meilleures salles
de spectacle, peut-être que les touristes
afflueraient à Montréal durant toute
l’année, pas juste le premier week-end de juin.
Faisons de Montréal une ville excitante et
agréable tout le temps. Une belle ville tout le
temps.
Montréal a besoin d’attraits permanents. La
nouvelle salle de concert en est un. Nagano aura beau s’en
aller, l’OSM restera et sa salle aussi. Si Montréal
est la capitale des festivals, faisons en sorte qu’il y en
ait tout le temps, qu’ils se succèdent dans un
carnaval sans fin. Dotons Montréal
d’événements qui ne dépendent pas de
la mégalomanie d’un tonton mais de créateurs
d’ici. Le rendez-vous manqué avec le Cirque du
Soleil est une erreur à réparer. Que
Gérald Tremblay ( ou L ou i s e Ha r e l ) monte
dans sa soucoupe et essaie de convaincre le nouveau
Gagarine des échasses de doter Montréal d’un
lieu unique et festif.
Les clubs privés de la F1 et du baseball ont
jeté dehors notre ville. C’est dommage, mais c’est
souvent à n’y rien comprendre. Imaginez, Los
Angeles, la ville la plus étendue des
États-Unis, n’a plus d’équipe dans la NFL.
Et depuis déjà un bail. Mais les gens
continuent d’aller à L. A. Parce que L. A., c’est
le cinéma. Paris, c’est l’amour. New York,
l’argent. Et Montréal, qu’est-ce que c’est ?
Faudrait le demander aux touristes qui sont venus ce
week-end même s’il n’y avait pas de Grand Prix. Rien
de mieux que l’opinion d’un étranger pour apprendre
à se connaître. Bon dimanche pas de Grand
Prix!
À la recherche d’un hippie -
STÉPHANE LAPORTE
Est-ce que
les hippies existent vraiment ? Je n’en suis pas certain.
Nous sommes en 1969. J’ai 8 ans. Et je n’en ai jamais vu
encore. Même pas un. Un vrai. En personne. À la
télé, il y en a plein. Des hippies à
San Francisco, des hippies à Washington, des hippies
à Woodstock. Ils sont fascinants. Ils ont tellement
de cheveux, tellement de poils, même les filles. On
dirait des plantes. D’ailleurs, des fois, il y a des fleurs
qui poussent sur eux. Au bout de leur barbe ou de leur
chapeau. Il ne veulent qu’une chose : l’amour. Pas l’amour
avec une blonde, l’amour avec tout le monde. Ils aiment.
C’est leur seule occupation. On dirait qu’ils arrivent d’une
autre planète, tellement ils n’ont pas rapport avec
le monde qui les entoure. Avec les travailleurs, les
policiers, les patrons, les gens qui fonctionnent, les gens
qui opèrent. Les gens qui n’ont rien compris. Et
comme les extraterrestres, on en parle beaucoup, mais on en
rencontre rarement.
Dans ma famille, il n’y en a pas. Mes parents ont dans la
mi-quarantaine. Ce ne sont vraiment pas des hippies,
même pas des yéyés. Mon père est
fonctionnaire. Les cheveux courts, toujours en complet. Il
refuse de porter un col roulé. Il trouve ça
trop flyé. Jean Lajeunesse a beau en porter dans
Quelle famille!, ça ne l’influence pas. Un homme
sérieux est en cravate. Ma mère, elle, porte
quand même ses jupes plus courtes qu’elle ne les
portait avant. Mais c’est tout. C’est le seul impact du
mouvement flower power sur sa vie. Elle ne fait pas pousser
demari dans ses plants de tomates. Elle ne danse pas le gogo
au ralenti. Ma soeur de 12 ans, elle, danse. Mais le ballet
classique. Elle n’écoute ni Janis ni Jimi. Elle
écoute Bach et Tchaïkovsky. Mon frère a
15 ans, il pourrait être un hippie précoce, en
révolte contre mes parents et le système. Pas
du tout. Il est sérieux. Il étudie. Il veut
devenir médecin. Cet été, il n’est pas
allé à Woodstock. Il est allé à
Kennebunck avec papa et maman.
Àl’école, il n’yenapas. Onn’a même pas
encore de duvet dans le visage. Aucun demes copains ou
copines ne vit dans une commune. Personne qui se fait encore
allaiter. Personne qui n’a de cahier en écorce de
bouleau. Il y a bien quelques profs qui ont maintenant les
cheveux pardessus les oreilles, mais on est loin du Grand
Antonio.
À l’église, il n’y en a pas. C’est sûr
qu’une soutane, ça ressemble un peu à un gros
poncho, mais sa couleur est blanche et classique. Pas jaune
avec des motifs psychédéliques. De toute
façon, le curé n’aime pas les hippies. Il les
fustige dans ses sermons. Faut croire qu’il n’aime pas la
concurrence, il a peur pour son job, il veut être le
seul à parler d’amour. Je regarde toutes les bonnes
familles sur les bancs, aucune qui ressemble à la
famille Ono-Lennon. Il y a quelques pantalons
éléphants, quelques chemises mauves ou orange,
mais rien pour déranger l’ordre établi.
Je suis
allé au parc Girouard pour essayer d’en trouver. Les
hippies aiment bien les parcs, je
l’aiapprisdansundocumentaire. J’ai cherché partout.
Derrière chaque buisson. Personne qui grattait la
guitare. Personne qui chantait Puff, The Magic Dragon. Que
des petits vieux et des petits culs. Comme moi.
J’ai espéré longtemps que les hippies
envahissent le quartier. Qu’ils viennent changer le monde.
Qu’on devienne tous amis. Qu’on devienne tous des
frères. Que tout soit à tout le monde. Que la
vie soit un partage. Que la vie soit une fête.
J’attendais les hippies, c’est l’armée qui est
arrivée. À l’automne 1970, il y avait un
soldat au coin de ma rue. Et un autre devant l’école.
Et un autre devant la banque. Le rêve était
fini, l’innocence perdue. Des hippies, il n’y en avait plus.
Même à la télé, ils avaient
disparu. En 1971 sont arrivés les granolas. Mais ce
n’était plus la même chose. Ils avaient les
cheveux longs, ils s’habillaient lousse, ils vivaient
ensemble. Mais ils ne voulaient pas changer le monde. Ils
avaient compris que c’était impossible. Ils voulaient
juste tripper. Et ils trippaient.
Presque 10 ans se sont écoulés avant que je
rencontre mon premier vrai hippie. Une rencontre du
troisième type, en chair et en os. J’étais au
cégep. C’était mon prof de philo, M. Bleau. Il
avait une grosse barbe. Des chemises en jean avec des
fleurs. Il parlait de Socrate et de Platon comme si
c’était ses chums. Quand les élèves
étaient trop dissipés, il ne disait rien, il
regardait par la fenêtre. Il rêvait.
Il voulait encore changer le monde. Mais il était
tout seul. Pas tout à fait. J’étais avec lui.
Je l’aurais bien aidé, mais j’avais des devoirs
à faire.
Mon père et les calorifères
- Stéphane Laporte
Un
dimanche après-midi d’autom ne, i l pleut . Qua
nd il pleut l’été, on est
déçu, déprimé,
frustré. Parce qu’on veut être dehors.
Quand il pleut l’automne, on trouve ça presque
beau. Parce qu’on veut rester en dedans. Bien au chaud,
de l’autre côté du mauvais temps.
Je regarde Chapeau melon et bottes de cuir. Seul dans le
salon. Ma mère cuisine. Ma soeur est dans sa
chambre. Mon frère étudie. Mon
père... Au fait, il est où, mon
père ? D’habitude, il ronfle sur le divan
à côté de moi.
Le voilà qui arrive, la cigarette au bec. Il a
dans ses mains un bol en plastique. Bizarre. Il
s’approche de la fenêtre. Il tient le bol
collé sur le calorifère. Il dévisse
un bouchon. Et soudain, j’entends comme de l’eau couler
dans son bol. Je suis fasciné. Je ne savais pas
qu’il y avait de l’eau dans les calorifères.
Depuis toujours, le calorifère était pour
moi un objet inutile, étrange et encombrant.
Combien de mes balles en plastique se sont
emprisonnées dessous ! Mes bras de p’tit gars de
6 ans étant trop courts, faut toujours que
j’aille chercher la grosse règle pour tenter de
les récupérer. Et je retrouve en
même temps des petites autos et des billes. Tout
ce qui roule finit tôt ou tard sous un
calorifère.
Je suis toujours aussi intrigué par ce que fait
mon père. Ça coule depuis au moins une
minute.
— Qu’est-ce que tu fais, papa ? — Je saigne les
calorifères. Il saigne les calorifères ?
Le mystère s’épaissit. Je m’approche de
lui pour voir si c’est du sang qui coule dans son bol.
J’ai peur. Ben non, c’est de l’eau.
— Pourquoi papa ?
— Pour enlever l’air, pour que ça chauffe mieux.
C’est beaucoup pour ma petite tête. Il
enlève de l’air mais il ramasse de l’eau? Il y a
de l’air dans les calorifères comme
tu
fa is ç a , dans les ballons. Au fond, les
calorifères sont des montgolfières qui ne
lèvent pas. J’aurais bien envie de lui demander
de m’expliquer avec détails le fonctionnement des
calorifères, mais mon père m’a
déjà donné deux réponses en
une minute. C’est beaucoup pour lui. Je ne veux pas
abuser. Il visse le bouchon. Je risque tout de
même une petite question: — Où tu t’en vas,
papa ? — Je m’en vais faire les autres
calorifères...
— Est-ce
que je peux aller faire les autres avec toi ?
— Si tu veux...
Je suis en mission. J’accompagne mon père dans
chacune des pièces de la maison. C’est moi qui
tiens le bol pendant que l’eau coule du robinet. I l
faut que je fasse attention pour que ça ne
mouille pas le plancher. Chaque fois que l’eau coule, je
suis fier comme si je venais de trouver une source. Il y
a des calos qui contiennent beaucoup d’eau. D’autres
presque pas
On a fait celui dans l’entrée, celui dans le
corridor près du téléphone, celui
dans la chambre de mes parents, celui dans la salle de
bain, celui de la salle à manger. Il nous reste
à faire tous ceux en arrière. Je ne
pensais jamais qu’il y en avait autant.
Je suis content. Plus il y en a, plus mon
activité avec papa dure longtemps. Mon
père ne joue pas au hockey dans la ruelle avec
moi, ni au hockey sur table, ni au Mille bornes, ni
à se lancer le ballon de football. Tout
ça, je le fais avec mon frère. La seule
activité qu’on fait ensemble, c’est regarder la
télé. Jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Normalement, avant la première pause
publicitaire. Voilà donc notre deuxième
loisir père-fils : la saignée des
calorifères. C’est même plus un travail
qu’un loisir. Et ça rend la chose encore plus
excitante. C’est important. Grâce à nous,
la famille sera au chaud.
On vient de terminer le calorifère dans la
chambre de ma soeur. La tournée est
terminée. Je vide le bol, plein au rebord, dans
la cuvette.
— Papa, est-ce qu’on recommence la semaine prochaine ?
— Non, au printemps.
Au printemps ? C’est loin, le printemps. L’automne vient
à peine de commencer. Ce serait peut-être
plus prudent de les saigner plus souvent. De véri
fier s ’il n’y a pas d’autre air dedans. Mon père
répond non en se couchant sur le divan.
Durant les semaines suivantes, j’ai bien essayé
de voir si j’avais raison. Si les calos ne contenaient
pas déjà d’autre eau en trop. Peine
perdue. Mon père a vissé les robinets
beaucoup trop serré. Je suis incapable de les
ouvrir.
Il m’a fallu attendre au mois de mai pour avoir droit
à ma deuxième tournée des
calorifères. Cela a duré des
années. Ce rendez-vous bisannuel avec mon papa.
Jusqu’à ce que moi aussi, comme ma soeur et mon
frère, j’aie eu d’autres choses à faire.
Mais aujourd’hui, soyez-en sûr, si mon père
était toujours là, j’arrêterais tout
pour faire ça avec lui. Et je ne lui demanderais
même pas de ne pas fumer.
Je ne sais pas si c’est le vent d’automne, mais on
dirait qu’à ce temps-ci de l’année, les
souvenirs des êtres aimés disparus
reviennent se mêler aux feuilles mortes. Pour
joindre notre chroniqueur :
L’amour -
YVES BOISVERT
Il revient au
dernier de famille de faire pleurer sa mère en laissant
derrière lui une maison vide. Comme d’autres petits
derniers, je n’étais pas tout à fait
censé arriver. Je ne suis pas le fruit d’un accident
mais d’une sorte de défi à la science
médicale, vu qu’après son sixième on
avait dit à ma mère qu’elle ne devait plus en
avoir. Mon père avait beau être médecin,
il se fiait moins aux avis médicaux qu’à ceux de
son garagiste. Ça nous a coûté une fortune
en transmissions mais ça me permet d’être ici
pour vous le raconter.
Il y a plusieurs choses profondes et complexes derrière
ça, je veux dire derrière moi, mais comme je
n’ai pas beaucoup de place, j’appellerai ça l’amour.
Mais l’amour, on est trop occupé pour en faire de longs
discours. Il faut vaquer à son destin, et le sien
était d’élever une famille tout en étant
convoquée, en quelques années seulement,
à une remise en question brusque de toutes les valeurs
dans lesquelles elle avait été
élevée. Le jour de son mariage, il n’y avait pas
de télé, pas de pilule, pas de rock, pas de pot,
pas d’adolescence…
Il y avait peu de longs discours, d’ailleurs. Mets ton
pantalon de neige, range ta chambre, finis ton assiette,
prends ton bain, arrête d’achaler ta soeur, rentre ou
sors mais reste pas dans la porte, nourris le chat, montre-moi
où t’as mal, ça va passer, quand il pleut,
personne ne regarde comment on est habillé, le plus
raisonnable va arrêter en premier, prends un peu d’eau
chaude, c’est juste un peu rôti, pas brûlé,
bon, bon, bon, je vais te raconter une histoire…
Avec ma
mère, la vérité est à trouver dans
un juste milieu exigeant et sans éclat. Je tiens
d’elle, je crois, cette méfiance viscérale pour
les extrêmes. Avec elle, jamais d’éloges
immodérés ou de critiques incendiaires.
Avec ma mère, il ne faut pas juger les autres. Ils ont
leurs raisons, leur passé.
Une indulgence non recyclable à la maison, en cas de
résultat scolaire médiocre. Il n’y avait pas de
crise mais le simple rappel de cette évidence qu’on
peut, on doit faire mieux. Dans la vie, il ne faut pas se
comparer aux moins bons.
Je n’étais pas tout à fait censé arriver
et je n’étais pas tout à fait censé
partir comme ça, un soir du mois de mai. Ma mère
coupait des légumes dans la cuisine. J’ai vu qu’elle
pleurait. Maman? « On va s’ennuyer, tu sais. On t’aime.
»
C’était dit.
Allez, allez…
«Allez,
allez»... - MARIE-CLAUDE LORTIE
«Allez. » «
Vas-y. » « Essaie. » « Recommence.
» …
– Oui mais je ne suis pas capable… – Réessaie. Allez…
» Je vous écris ces mots. Et je les entends. J’ai
3 ans, 12 ans, 20 ans, 40 ans… À part les « je
t’aime » dont ma mère a couvert toute mon
enfance, leitmotiv dont elle placardait nos journées,
incontournables comme ses bisous mitraillés, ce «
allez » est partout dans mes souvenirs.
C’est lui le mot qui restera pour toujours collé
à mes oreilles, petite aiguille d’acupuncture
extra-énergisante, gentil coup pied aux fesses rempli
de confiance, d’idées… « Allez, allez… » Je
vous le jure, même si elle déteste le jogging et
ne m’a jamais appris à courir, quand l’énergie
tombe au huitième kilomètre, je l’entends dans
mon oreille comme si elle était là, à
côté: « Allez, allez. »
Même chose lorsque l’heure de tombée
dégringole et qu’il y a encore mille pistes à
débroussailler… « Allez, allez… » Vous
l’entendez, il est là, le mot, juste là, il me
pousse entre les omoplates, me regarde dans le blanc des yeux.
« Allez, prends le téléphone, bouge…
»
Devant le
moindre bouton à coudre, la plus simple des lettres
à écrire, la plus grande porte à
défoncer, je l’entends encore. « Allez, essaie.
»
Pas plus tard que cette semaine, elle était en visite
chez sa copine en Ontario, mais elle chuchotait, à
côté de moi, alors que je voyais un projet de
reportage se liquéfier sous mes yeux: « Oust!
Recommence, repars, relancemoi ça, allez… »
Parfois le mot tombe sec, me pique, comme s’il me
lançait l’ordre d’arrêter de procrastiner.
Parfois il me calme, m’encourage, me réconforte en
résumant la vie ainsi: rien n’arrive à ceux qui
ne se cassent jamais la figure. D’ailleurs, à lui seul,
il réussit à déclamer de grandes
leçons de vie solennelles! « Le succès, ma
fille, réside fondamentalement dans la capacité
de se relever d’un échec. Alors, allez… »
Je me demande si ma grand-mère, Laurette, lui avait dit
exactement la même chose.
Dans la cuisine de ma mère, il y a une petite phrase
accrochée au frigo, qui dit quelque chose comme «
heureux les fêlés, car la lumière passe
par les fissures ».
Elle s’immisce aussi par les portes entrouvertes, les passages
cachés, les lézardes béantes, partout
où l’on peut se faufiler pour continuer à
avancer.
Allez, allez…